La découverte du Québec à travers ses auteurs

Voici le texte intégral de la présentation de Monsieur Walkley à l'Alliance Française de Sydney le 30 octobre 2008

Max Walkley, Honorary Associate, Dept of French Studies, Uni. of Sydney

Mesdames, messieurs,

On m’a accordé ce soir l’honneur de vous adresser la parole au sujet du généreux don de livres québécois, de la part du gouvernement du Québec, à la bibliothèque de l’Alliance française de Sydney. Je me connais dans le domaine de la littérature canadienne de langue française parce que j’avais donné des cours sur la littérature québécoise et sur la littérature acadienne pendant que j’exerçais les fonctions de maître de conférences dans le Département de français à l’Université de Sydney. Nous avons cultivé, depuis les années quatre-vingt dans notre section de français à l’Université de Sydney, des études sur les littératures francophones. J’avais d’abord introduit un cours sur la littérature de la Suisse romande en 1981, puis, grâce à deux “Faculty Enrichment Awards” de la part du gouvernement canadien, j’ai ajouté la littérature québécoise ( 1986 ) et la littérature acadienne (1996 ) comme possibles domaines d’étude pour nos étudiants. Ma collègue, Dr Bronwyn Winter, continue à notre université de donner des cours sur les littératures de l’Afrique francophone et surtout maghrébine.

Tout au long de l’histoire du Québec, la question de la survivance du fait français tant au Québec que dans le reste du Canada, a été au coeur des préoccupations québécoises. C’est au fait français que le Québec doit sa particularité au sein de la Confédération canadienne, et le Canada, son caractère bilingue et sa richesse culturelle. Cette année la ville de Québec célèbre ses quatre cents ans, et le douzième Sommet de la Francophonie vient d’y être fêté, du 17 au 19 octobre. Pendant la longue période de l’histoire du Québec et même dès le début, des oeuvres littéraires en français se sont produites, mais de manière tout à fait irrégulière. Il est commode, même si cela est un peu artificiel, de diviser la littérature canadienne de langue française en plusieurs sections inégales.

D’abord, on appelle “Les origines françaises” la période qui va de 1534, date de l’arrivée de Jacques Cartier, jusqu’en 1759, date qui marque la prise de Québec par les Britanniques. La production littéraire la plus marquante de cette période a été les Relations des Jésuites, publiées en France et, à l’époque, un grand succès de libraririe. On les considère aujourd’hui comme l’une des principales sources de renseignements sur la vie amérindienne, la géographie et l’histoire de ce qu’on appelait alors la “Nouvelle France”.

La deuxième période s’étend depuis 1760 jusqu’à 1836 et s’intitule “Les Origines canadienes”. La vedette littéraire de cette époque, très difficile pour le peuple canadien-français, est Etienne Parent (1802-1874). Essayiste, journaliste et orateur, Parent a joué un rôle de premier plan dans la vie politique et littéraire de son pays, se révélant un très sage et très éclairé défenseur de la cause des Canadiens français à une des périodes les plus critiques et les plus troubles de leur histoire. En préconisant de vastes et fertiles réformes, il s’est mis à l’avant-garde des idées propres au temps de Papineau. Pour vous informer davantage sur ces deux premières périodes, je vous recommande de consulter les livres suivants choisis parmi ceux qui constituent le don du gouvernement québécois: Histoire de la littérature québécoise (Boréal, 2007); Serge Provencher, Anthologie de la littérature québécoise (Edition ERPI, 2007); Gilles Gallichan, Livre et politique au Bas-Canada 1791 – 1849 (Septentrion, 1991).

La troisième période est évoquée par le titre “La Patrie littéraire” et concerne les années 1837 –1865. Les auteurs les plus célèbres associés à cette époque sont Octave Crémazie et Philippe Aubert de Gaspé père. Crémazie, reconnu à l’époque comme barde national du Canada français, a chanté le Canada dans ses poèmes, et a évoqué avec nostalgie l’ancienne mère patrie. Quant à Aubert de Gaspé, son texte Les Anciens Canadiens, publié en 1863, raconte l’histoire d’une famille qui a vécu les années pénibles de la fin de la Nouvelle France, y incorporant les vieilles légendes du peuple canadien et ajoutant ainsi un caractère folklorique au tableau réaliste des moeurs et coutumes des Canadiens de la défaite et de la résistance. Malheureusement ce texte très vivant ne fait pas partie des livres du don, mais il est quand même disponible aujourd’hui en librairie, publié dans la série “Bibliothèque québécoise”. Toutefois, dans la liste des livres québécois qui figureront dès maintenant sur les rayons de cette bibliothèque de l’Alliance française est Histoire d’un mot. L’ethnonyme ‘Canadien’ de 1535 à 1691 (Edition Québec Amérique, 2003). Ceux parmi vous qui s’intéressent aux diverses et changeantes significations du mot ‘canadien’ pourront consulter avec profit ce livre de Jean-Claude Corbeil.

La société franco-canadienne avait été forcée pendant la période “la Patrie littéraire” de devenir passive, renfermée sur soi. Cet état de choses continuait pendant les années 1866 jusqu’en 1895. L'Église est devenue la puissance suprême au Québec. Pendant à peu près cent ans, le nationalisme franco-canadienne se concentrait sur la préservation des traditions. Le mot d’ordre était "la survivance". L'Église proposa "la revanche des berceaux" comme la stratégie la mieux adaptée pour éviter l'assimilation avec les Anglais protestants. C'est à dire que les familles franco-canadiennes furent encouragées par les prédicateurs de produire autant d'enfants que possible. Il faut noter encore un slogan important alors très répandu : "la langue gardienne de la foi", qui soulignait que l'identité spéciale des Canadiens-français impliquait la religion catholique aussi bien que la langue française. On a souvent appelé cette période de l'histoire des Franco-canadiens la <<survie messianique>>. Il y a deux auteurs que j’aimerais mentionner en relation avec cette période. D’abord, il y a Louis Fréchette (1839-1908, poète et raconteur, dont Les Contes de Jos Violon sont bien importants dans le développement de la littérature québécoise. Ses contes, se présentant comme des histoires orales, ont en général la forêt sauvage pour cadre et emploient une langue qui tient du langage populaire (et donc plein de canadianismes!). Puis il y a les Chroniques d’Arthur Buies (1840-1901), esprit libre et frondeur, pamphlétaire anticlérical et moraliste libéral. Je l’évoque ici parce qu’il était rare à cette époque qu’un auteur ose exprimer des opinions contre celles du clergé.

Entre l’exil et l’enracinement” est le titre qu’on est convenu de donner à la période 1896-1938. L’auteur de Maria Chapdelaine (1914) doit être cité, bien qu’il soit un Français qui n’avait vécu que deux ans au Québec. Je parle bien entendu de Louis Hémon qui a introduit dans son roman des thèmes bien importants pour l’évolution de la littérature québécoise: la famille Chapdelaine incarne l’idée d’un peuple de défricheurs vivant en marge du progrès et s’obstinant à ne pas mourir, ayant confiance absolue dans leur religion (catholique) et leur langue (le français). En même temps nous voyons que François Paradis représente les coureurs du bois, tandis que Laurent Surprenant, l’autre aspirant au coeur de Maria, figure parmi les Québécois qui ont quitté le Québec pour chercher une vie plus confortable aux Etats-Unis. Ce soir je n’ai le temps que pour mentionner brièvement deux autres auteurs de romans de cette période. Menaud, maître draveur (1937), de la main de Félix-Antoine Savard, continue en les poétisant les thèmes de Maria Chapdelaine, tandis que Trente arpents (1938) de Ringuet trace avec le développement de ses personnages la transformation du Québec rural durant les deux premières décennies du XXe siècle. Ce roman suit aussi les effets désastreux de la crise économique des années 1930 sur le Québec rural, de sorte que Trente arpents marque à la fois l’apogée et la fin du ‘roman de la terre’ dont la tradition remontait à 1846.

Avec ce qu’on appellera “L’Age de l’interrogation” (1939-1960) nous arrivons à une période assez bien représentée dans ce don de livres que nous fêtons ce soir. Il s’agit d’une époque où l’on commence à questionner vraiment les causes de la pauvreté relative du Québec vis-à-vis des provinces de langue anglaise et qui va finir avec la Révolution tranquille des années 1960. La corruption des hommes politiques, et surtout celle du gouvernement de Duplessis, va être mise en lumière; les mauvais effets de la vie dans les grandes villes où la population du Québec se concentre après une époque où la majeure partie de la population avait été rurale, vont être aperçus; et, finalement, l’étouffement de la société causée par l’incroyable influence sur la vie quotidienne québécoise de l’Eglise catholique va être exposée. Depuis presque cent ans le clergé au Québec avait fait croire au peuple québécois que la vocation de la race canadienne-française était de civiliser l'Amérique du Nord, car le spiritualisme français se devait de l'emporter sur le matérialisme anglo-américain. Parmi les plus importants auteurs de cette époque est Gabrielle Roy, dont le roman, Bonheur d’occasion, inspiré par la vie d’un quartier pauvre de la ville de Montréal et publié en 1945, figure heureusement déjà sur les rayons de la bibliothèque de l’Alliance. Parmi les livres donnés par le gouvernement québécois, nous trouvons Poussière sur la ville d’André Langevin (1953), où l’auteur se penche sur la solitude de l’homme, relatant l’histoire d’un médecin et sa femme qui mènent une difficile vie de couple sous le regard fouineur et scandalisé des gens ordinaires. Le Libraire (1960) de Gérard Bessette est un roman plus court mais très bien écrit où l’omnipresence de la censure du clergé dans la société québécoise avant la Révolution tranquille sert d’arrière-plan au récit.

Les années 1960 marquent en effet le début de la période “La littérature contemporaine”. Pendant les premières années de cette période a eu lieu la Révolution tranquille, faisant connaître à la société québécoise des transformations rapides, puisque celle-ci a pris soudain conscience à la fois de la fragilité de son existence et de sa volonté de s’affirmer. Une des conséquences les plus importantes, c’est le fait que l’église catholique a perdu la plus grande partie de son influence politique dont il avait joui pendant si longtemps. Plusieurs des livres québécois appartenant à cette période et que j’ai étudiés avec plaisir en compagnie de mes étudiants figurent dans la liste du gouvernement québécois. Sans aucune hésitation je peux vous recommander la lecture de Salut Galarneau! de Jacques Godbout, qui a eu le Prix du Gouverneur général en 1967. Ouvrage étalant un mélange de goujaterie rabelaisienne et de fantaisie, Salut Galarneau! marque une nouvelle étape dans la littérature québécoise par la rupture évidente avec une certaine littérature et par l’ouverture naturelle vers le monde nord-américain. Y figure aussi le roman capital de Marie-Claire Blais, Une saison dans la vie d’Emmanuel, publié en 1965, aussi bien que deux ouvrages de la célèbre et bien prolifique Anne Hébert, Kamouraska (1970) et Les fous de Bassan (1982). Les romans préférés de mes étudiants se trouvent à la liste: on se régalait toujours de Volkswagen Blues de Jacques Poulin. Ce roman raconte l’histoire d’un Québécois et de sa campagne, une Amérindienne, qui se consacrent à un voyage à travers l’Amérique du nord à la recherche du passé et du frère de l’auteur-narrateur. Comment ne pas être ébloui par une lecture de L’Hiver de force (1973) et de L’Avalée des avalés (1966) du mystérieux Réjean Ducharme, qui adore jouer avec les mots et jongler avec ses images. Son L’Avalée des avalés se révèle être roman de l’affranchissement par la parole qui se débride avec défi, où s’invente avec passion un monde de mots et d’images dont la folle incohérence emporte la participation du lecteur, qui est ainsi avalé à son tour.

Quiconque aime la poésie devrait connaître les oeuvres de Emile Nelligan, Hector de Saint-Denys Garneau, Alain Grandbois et Anne Hébert. On touvera des exemples de leur art dans Anthologie de la littérature québécoise de Serge Provencher, qui figure également sur la liste. En plus, le lecteur doué d’une sensibilité poétique peut se régaler des Oeuvres créatrices complètes de Claude Gauvreau, publiées en 1971, ou des Faux-fuyants d’Eric Charlebois, poète moderne qui a reçu, pour ses poèmes de ce recueil, au Salon du livre de l’Outaouais en 2003, le ‘Prix de poésie Trillium’.

Tabernache! Il y a un véritable embarras de richesses dans ce don de livres québécois, de sorte que je dois renoncer à explorer maintenant toutes les facettes de ce bijou d’une collection! J’aurais aimé vous dire quelques mots sur le rôle du joual, langage artificiel dont on se servait souvent dans des romans et des pièces de théâtre pendant la Révolution culturelle. Faute de temps, il me faut passer rapidement sur les noms autrement prestigieux de Michel Tremblay (dramaturge et raconteur) (La grosse femme d’à côté est enceinte, 1978), Yves Beauchemin (romancier) (Le Matou, 1981) et Roch Carrier, qui a visité l’Australie plusieurs fois pour donner des conférences et dont le recueil humoristique, Les enfants du bonhomme de la lune, figurait pendant plusieurs ans sur la liste de textes à étudier pour le Higher School Certificate dans cet état. Vous allez certainement vous régaler de La Guerre, yes sir! de la plume de ce dernier auteur. Je devrais mentioner aussi que Michel Tremblay a causé une sensation avec sa pièce les Belles-Soeurs de 1965. Sa performance a créé des débats féroces, plusieurs fois répétées au Québec, sur l’utilsation du joual dans la littérature.

On trouve sur la liste des livres québécois pas seulement de la fiction, mais comme j’ai déjà indiqué, des livres d’histoire et de sociologie, même de musique! (Présence de la musique québécoise. Vingt-deux portraits instantanés, Denys Bouliane, 1999). Beaucoup des titres offerts sont par de jeunes auteurs dont moi-même je ne fais que commencer à regarder et apprécier les écrits. Par exemple, le fougueux Hervé Bouchard, dont le texte Parents et amis sont invités à y assister (2006) ne semble pas se conformer à un genre particulier, étant à la fois roman et pièce de théâtre. C’était toute une révélation pour moi, je peux vous en assurer. Et il y a une certaine violence surréaliste qui semble faire partie du style de cet auteur, aussi bien que celui de Gaétan Soucy, dont le roman La jeune fille qui aimait trop les allumettes….mais il faut que je me taise enfin!

Il nous importe à tous de remercier sincèrement le gouvernement québécois pour ce merveilleux don de livres, et de l’encourager de répéter cette action encore une fois…et bientôt…et souvent! Je vous invite à faire vos propres découvertes parmi ces livres qui font partie du riche patrimoine qu’est la littérature francophone canadienne. Profitez, je vous en prie, du fait qu’ils sont désormais disponibles ici à l’Alliance française de Sydney. Il s’agit vraiment d’un trésor qui a quelque chose pour chacun et chacune!

 

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